Oran 5 juillet 1962
Témoignage de Monsieur J.Henry FOURCADE

Le témoin était en 1962 juge d'instruction au Tribunal de Grande Instance d'Oran et Président du Tribunal Militaire de Colomb-Béchar.

En ce mois de juin 1962, la population d'Oran désabusée et soumise à l'inquisition permanente et meurtrière prépare son déménagement qu'elle pressent devoir être définitif. Dans la dernière quinzaine de juin, des camions de l'armée munis de haut-parleurs parcourent les rues de la ville et des faubourgs pour rassurer la population et lui affirmer que l'armée restera pendant trois ans pour assurer la sécurité des personnes et des biens.

Des fenêtres, on entend monter les cris de "menteurs". L'épouse du commandant Olivier, de l'Etat-major du Général Katz qui habite notre immeuble, nous précise que cette affirmation est effectivement mensongère car l'armée doit être consignée donc incapable d'assurer toute mission extérieure à ses casernes.

Cette lourde inquiétude est aussi palpable au sein du Palais de Justice. Aussi, dans les derniers jours de juin, les chefs de la Cour d'Appel saisissent officiellement le Général Katz qui semble investi de tous les pouvoirs, pour lui demander si, après le 2 juillet, les magistrats doivent continuer à assurer leur service ou bien, avec leur famille, se regrouper dans des locaux prévus à cet effet. Par retour du courrier, le Général Katz précise que les magistrats doivent rester à leurs postes et que leur sécurité et celle de leurs familles seront assurées quoi qu'il arrive.

Le 2 juillet, le référendum sur l'indépendance de l'Algérie se déroule sous le contrôle armé du FLN, donc sans surprise.

Le 3 juillet, les européens, par prudence, restent chez eux. Par contre, les musulmans envahissent les rues du centre ville où on ne les voyait plus depuis quelques temps. Il faut rappeler qu'Oran est, à ce moment, une ville de 400.000 habitants dont 80.000 musulmans.

Le 4 juillet, la vie reprend progressivement son cours, mais, l'après-midi, les musulmans paraissaient très nerveux et les regards de certains ne laissaient aucun doute sur leurs sentiments. En fin d'après-midi, je vois des colonnes de voitures circuler en ville à une vitesse folle. On sent que quelque chose se prépare. Le Général Katz, qui doit être renseigné, ne donne à la population aucune consigne de prudence.

Le 5 juillet est l'anniversaire de la capitulation d'Alger en 1830. La victoire du FLN représente une suprême revanche. C'est donc jour férié pour les musulmans.

Je quitte vers 9 h 30 mon appartement situé quartier Bel-Air, au-dessus de la nouvelle préfecture, pour me rendre, avec Louis Daste, substitut au Tribunal, rue de la Bastille pour faire des provisions car beaucoup de commerces sont fermés. Tout paraît normal. De là, nous nous rendons au Tribunal, Square Garbé. Un moment plus tard, nous entendons des coups de feu provenant de la ville, suivis bientôt d'une vraie fusillade. Comprenant qu'il se passe des événements graves, nous fermons les grilles extérieures et la porte en bois monumentale du Tribunal.

Après un moment d'attente, nous voyons apparaître sur le square des hommes armés parmi lesquels on reconnaît des uniformes de la force locale.

Certains prennent position derrière le kiosque à musique, d'autres, réussissant à ouvrir des voitures en stationnement devant le Tribunal, les mettent en marche, quelques uns percutant directement les arbres du square.

Les embusqués derrière le kiosque à musique, voyant des personnes regarder de l'intérieur du Tribunal, par les fenêtres, se mettent à tirer sur ces fenêtres et sur la porte centrale. Nous pensons que l'assaut va être donné au Tribunal. A peine une vingtaine de personnes, magistrats et employés du Tribunal et de la Cour d'Appel, sont à l'intérieur du bâtiment, sans la moindre arme.

Le Général Katz avait fait enlever des pièces à conviction des armes à feu et même les simples couteaux. Donc, aussitôt, le magistrat présent le plus gradé, l'avocat généra! Lapeyre, téléphone au Général Katz pour l'informer de ce qui se passe et lui demander d'intervenir aussitôt, selon les indications de sa missive dont l'encre est à peine sèche. Le général Katz répond qu'il va faire le nécessaire. Le temps passe. Puis l'avocat général rappelle l'Etat-major pour s'étonner du retard. Un officier embarrassé l'informe que le général est parti et qu'il n'a laissé aucune consigne à notre sujet.

Nous comprenons que nous sommes abandonnés à notre sort. L'avocat général téléphone alors à la gendarmerie qui donne aussi sur le Square Garbé, à la perpendiculaire du Tribunal. Le colonel (1) l'informe que ses hommes sont en position de combat pour repousser une attaque éventuelle, mais qu'il a l'ordre formel de ne pas intervenir à l'extérieur de la caserne. Il ajoute qu'il prendrait sur lui d'intervenir en cas d'attaque directe du Tribunal. L'aurait-il fait ? L'assaut sur le Tribunal n'est en effet pas tenté. Le temps passe. Impossible de prévenir nos familles, car, si le téléphone est maintenu pour les administrations, il est coupé depuis un certain temps pour les particuliers.

Brusquement, on entend des ordres brefs en arabe et on voit une foule de musulmans venant de la ville traverser le square en courant en direction du quartier arabe.

Le Square Garbé se vide et retrouve un silence complet. Peu après, un camion de fusiliers-marins s'arrête devant le Tribunal.

Le chef du détachement nous indique qu'il va nous raccompagner à nos domiciles respectifs. En passant près du Commissariat, nous voyons des membres de la force locale y faire pénétrer des européens. Les rues sont désertes.

Il est 17 h environ lorsque je retrouve mon épouse éplorée et mon dernier fils, âgé de 20 jours.

Le lendemain, nous apprenons que l'Amiral commandant la base de Mers-el-Kébir est intervenu à Oran après une conversation orageuse avec le Général Katz qui refusait de le faire.

La fille du concierge du Tribunal, musulmane qui séjournait chez des amis arabes dans leur quartier m'indiqua plus tard que des camions chargés d'européens arrivaient le 5 juillet sur la place du quartier. Les malheureux étaient déchiquetés par la foule qui piétinait les lambeaux de chair.

Le beau-père et le beau-frère d'un cousin de mon épouse, Serge Ribaud qui étaient descendus en ville n'ont jamais reparu.

En 1985, alors que j'étais Président de la Cour de St Denis de la Réunion, un fonctionnaire me déclara un jour qu'il accomplissait son service militaire à Oran, et qu'après les événements du 5 juillet, l'armée avait retiré de nombreux cadavres d'européens du Petit Lac, à la sortie d'Oran.
JEAN-HENRY FOURCADE - Pau, le 30 janvier 1999

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Mis en ligne le 06 juillet 2011

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