Les Pieds-Noirs
1962 L'EXODE
Les Pieds-Noirs
Entrée  - Introduction  -   Périodes-raisons  -   Qui étaient-ils?  -   Les composantes  -  Les conditions - L'attente  - Le départ  -  L'accueil  -  Et après ? - Les accords d'Evian - L'indemnisation - Girouettes  -  Motif ?  -  En savoir plus  -  Lu dans la presse  -  
L'ATTENTE

Elle fut trop souvent longue, trop longue.

A Oran, tout bagage de rapatrié, qui traîne depuis plus de quatre jours en attente d'un navire, est "confisqué" par le F.L.N.
(Le monde , 2 octobre 1962)

L'incurie des pouvoirs publics par incompétence, malveillance ou mauvaise foi, fut totale. Des familles entières restèrent sur les quais ou dans les aéroports pendant plusieurs jours. Sans hygiène et sans protection.

Le chef de l'état, Charles de Gaulle, refusa aux administrations concernées les moyens de transports nécessaires au "rapatriement."
Il rejeta également les offres des compagnies étrangères qui auraient permis d'atténuer le calvaire.

Voici donc les nantis...

Vendredi 22 juin.- À La Sénia (1), ce matin, cinq mille personnes attendent un avion. Le directeur des services de départ de la préfecture disait ce matin que d'ici la fin du mois il y avait sept mille places de bateaux disponibles et, déjà, trente-deux mille demandeurs inscrits et numérotés.
Michel de Laparre "Journal d'un prêtre en Algérie-Oran 1961-1962" p176

Les ignobles racistes gavés de privilèges...

Dimanche 24 juin. - Sur les quais ce sont des milliers de personnes qui attendent maintenant depuis quatre ou cinq jours. La température a monté brusquement hier soir. On craint une émeute. Il n'y a aucun autre service d'ordre que celui du Secours Catholique et des organismes privés. Et de mardi à vendredi prochain aucun départ n'est prévu. Les bateaux sont rares et petits. Aucun ne contient plus de mille cinq cents places. Le chanoine C. passe. Il s'use jusqu'à la corde pour rendre service et dépanner de tous côtés.
Il s'occupe d'une multitude de choses. Nous nous disons tout bas notre honte d'être français. Au port et à l'aéroport aucune photo ne doit être prise. Rien ne doit donner l'idée d'une catastrophe. A l'aéroport, interdiction est faite au Secours Catholique d'intervenir. Il y a moins de bateaux que l'an dernier à cette époque. C'est un chaos invraisemblable. Pendant que le Secours Catholique se voit refuser l'entrée de La Sénia, il obtient d'avoir à la préfecture un responsable permanent pour aiguiller les gens. Le centre d' accueil du port est à la charge de la préfecture du reste, et c'est le Secours Catholique qui y assure les repas, la police de nuit... et la moitié des gens y couchent par terre. Il y a six mille personnes à l'aéroport de La Sénia ce matin. Cent quatre-vingts personnes ont couché ici cette nuit, dans cent quatorze lits. Le chanoine C., en plus du reste, s'occupe encore d'Arcole (2). Car si l'on a dit que l'on en ouvrait les portes, c'est seulement pour en expédier les détenus aux Baumettes et à la Santé. Et les anciens détenus, dont lui-même, peuvent légalement être réincarcérés au 1er juillet.

Michel de Laparre "Journal d'un prêtre en Algérie-Oran 1961-1962" p178

Attendre encore, mais jusqu'à quand ?

Comme si partir ne suffisait pas...

comme si la peine n'était pas assez forte..

comme s'il fallait souffrir encore...

Le gouvernement français ne prend ainsi aucune mesure d'urgence pour permettre à cette population de gagner la terre plus sereine de la métropole. Leur réputation les a précédés. Les Français d'Algérie ne sont pas les bienvenus en France, où ils sont, depuis longtemps, considérés comme seuls responsables de leur situation et de leur " supposé " drame, une idée qui, selon certains Français d'Algérie, fut largement véhiculée par les médias métropolitains.
Marie MUYL - UNIVERSITE PARIS I - PANTHEON-SORBONNE UFR de Science Politique; Thèse pour obtenir le grade de docteur de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne

et pleurer...

en silence.


Les vacanciers en partance

Les pieds noirs s'enfuient : Un véritable chaos règne sur les quais d'Alger. Des foules attendent, en plein soleil, le passage d'un paquebot. A l'aéroport, des masses non moins compactes s'entassent dans des halls surchargés et aux alentours. L'attitude des militaires envers les réfugiés est variable: certains aident les plus faibles, transportent les malades, voire donnent des biberons. D'autres témoignages font état de brimades et de brutalités. Il semblerait qu'en juin, des unités blindées aient fait mouvement autour de Maison Blanche pour dissuader les automobilistes de venir s'agglutiner aux embouteillages déjà existants. Des officiers n'hésiteront pas à menacer d'écraser les récalcitrants sous les chenilles de leurs chars. Le désarroi de ceux qui ont vécu ces minutes alors qu'ils espèrent encore recevoir l'aide de leur armée est indicible.

Des barbelés au cas où...

Mercredi 27 juin 1962.- Certains réfugiés sont ici depuis onze jours à attendre d'impossibles bateaux. Le Secours Catholique, agacé, fait venir ce matin quelques cars et embarque le plus possible de monde sur La Sénia. Une fois la grille de l'aéroport passée, il reste à faire la queue derrière trois mille personnes, mais on sait qu'on partira, à raison d'une centaine par demi-heure.
Michel de Laparre "Journal d'un prêtre en Algérie-Oran 1961-1962" p188

L'attente dans des conditions indignes

Mardi 17 juillet. - Je vais au port dans la matinée. Les gens se sont groupés, par familles et par villages. Ils se sont fait des guitounes, pour se protéger du soleil, avec les tonneaux, caisses, cadres et bagages de toutes sortes, amoncelés pêlemêle sur les quais. Ils ont accroché des couvertures et s'entassent tous dessous. Certains en sont à leur douzième jour d'attente. En arrivant chacun a pris un numéro et n'a plus qu'à attendre.
Michel de Laparre "Journal d'un prêtre en Algérie-Oran 1961-1962" p224

L'ancien maire de Fort- de- l'Eau, Monsieur Robert Moulis a décrit son exode avec précision. Nombre de ceux qui ont emprunté la voie aérienne font des récits semblables et son témoignage est significatif (auto - édition, page 156) :
" A notre arrivée, au petit matin, une file de plusieurs centaines de mètres de voyageurs était déjà contenue par les gardes- mobiles. Il n'y avait pas d'autre solution que de prendre la suite. Chacun de nous n'était autorisé à n'emporter que deux valises. Chaque valise était pesée et celle qui dépassait un poids déterminé était rejetée. Il fallut plusieurs heures, pour atteindre l'entrée de l'aérogare. De temps en temps, nous progressions d'un demi -mètre et chacun trimbalait ses valises derrière lui. Ce n'est qu'après une huitaine d'heures de station debout sans jamais s'écarter de son rang, et sans avoir mangé, ni bu, que nous avons été admis à entrer dans le hall. En raison de la présence de ses deux enfants, ma fille avait bénéficié du privilège de pouvoir y pénétrer en cours de matinée, et s'était installée dans un angle formé par un mur et une grande vitre, donnant sur les jardins.

Le spectacle du hall était horrifiant. Plusieurs milliers de personnes s'y compressaient. Il était difficile de s'y frayer un passage. Rares étaient ceux qui avaient pu profiter d'un siège ou d'un coussin. Hommes, femmes et enfants étaient assis par terre, les familles formant un cercle étroit, en raison de la nécessité de faire place aux autres. Les haut-parleurs avaient répété qu'il était inutile de se présenter aux guichets et que la foule serait prévenue, lorsque des avions pourraient assurer son évacuation. Rien à faire, dans ces conditions misérables. Bien entendu, le restaurant était fermé. On ne pouvait se procurer au bar, rien d'autres que des sandwichs de pain dur et des canettes de bière chaude. Quant aux toilettes, engorgées, souillées à ne pouvoir y mettre les pieds, elles étaient repoussantes, au sens le plus strict du terme: on renonçait à y rentrer.

Cette foule était accablée, au point d'être presque silencieuse: aucun éclat de voix, aucun brouhaha ne s'y manifestait. Rien d'autre qu'un demi- silence, morne et désespéré. En fin de soirée, les haut-parleurs annoncèrent que quelques avions assureraient le départ le lendemain matin, et invitèrent les personnes déjà admises dans le hall à se présenter aux guichets de la délivrance des places. Tard dans la nuit, je voulus faire une dernière fois le tour de l'aéroport. Ses occupants dormaient repliés sur eux-mêmes. Deux ou trois familles de harkis avaient réussi, par miracle, à s'introduire à l'aéroport. Tous ces corps à terre donnaient une impression écrasante d'humiliation. Ils étaient surveillés par des gardes mobiles, mitraillette au poing ".

Des jours entiers abandonnés à leur triste sort

L'insouciance des enfants se mêle au désespoir des adultes.


(1) La Sénia : Village à une dizaine de kms d'Oran où se trouve l'aéroport d'Oran (Aujourd'hui : Es Senia)
(2) Arcole : camps d'internement où étaient regroupés membres de l'OAS, sympathisants ou simples suspects

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Mis en ligne le 10 sept 2010 - Modifié le 07 novembre 2011

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