Au début de l'année 1962, rien ne prépare Perpignan et le Roussillon à l'événement considérable qui va marquer l'été : le débarquement, à Port-Vendres, de plusieurs dizaines de milliers de Français d'Algérie fuyant leur pays devenu indépendant. Certes, dès le début du mois de janvier, on prête un peu plus d'attention que de coutume aux nouvelles souvent laconiques relatant en métropole les " événements d'Algérie ". Car, depuis quelques jours, Perpignan est touchée par une vague d'attentats revendiqués par l'OAS, l'organisation clandestine qui a fait le choix de la terreur pour tenter de dissuader le pouvoir gaulliste de renoncer à l'Algérie française. Après le plasticage des sièges de la CGT-FO et de " L'Indépendant catalan ", la préfecture et le domicile de l'adjoint au maire, le docteur Jean-Louis Torreilles, sont entre autres pris pour cible par des attentats nocturnes : le pouvoir politique, la gauche et les médias sont les ennemis désignés des jusqu'au-boutistes perpignanais de l'Algérie française. Un réseau d'une petite vingtaine de personnes dont l'arrestation, le 18 mars 1962, à l'issue d'une longue enquête de police, met fin à un hiver explosif.

Le lendemain, au terme des accords conclus à Evian par le gouvernement français et le FLN, un cessez-le-feu entre en vigueur en Algérie, point d'orgue d'une guerre de huit ans qui n'a jamais voulu dire son nom.
Dans l'opinion métropolitaine, le soulagement prévaut : rares sont les Français qui se soucient du sort du million de leurs compatriotes installés en Algérie, dont les accords d'Evian sont censés garantir la sécurité.
Or, très vite, se multiplient à leur encontre les menaces, puis les attaques et les exactions : en quelques mois, jusqu'à la fin de l'été, près de 800 000 Français d'Algérie vont quitter précipitamment leur terre natale, abandonnant l'essentiel de leurs biens, pour gagner la métropole, le plus souvent en bateau, parfois en avion.
Marseille est le principal point d'entrée sur le territoire métropolitain pour ceux que, depuis les premières années de la guerre d'Algérie, on appelle les Pieds-Noirs. Mais Port-Vendres est la seconde destination des exilés : le port roussillonnais a, depuis la fin du XIX e siècle, noué de riches relations avec l'Algérie. Des paquebots relient fréquemment la Catalogne et l'Oranie ; ils serviront au rapatriement des Français d'Algérie.
Venu visiter Port-Vendres le 2 avril 1962, Robert Boulin, alors secrétaire d'Etat aux Rapatriés, déclare même : " Nous nous servirons des bureaux de la Compagnie de navigation mixte pour accueillir les rapatriés. " Il faut dire que le gouvernement français n'attend alors, selon les prédictions peu avisées des experts, que 100 000 d'entre eux dans toute la France au cours de l'année 1962... Une estimation pour le moins optimiste, qui explique l'atmosphère d'improvisation dans la quelle va s'accomplir l'accueil des rapatriés, dans les Pyrénées-Orientales comme dans tout le reste du territoire français.

Sur le quai, tout le gratin politique départemental

Le 27 mai 1962 arrivent à Port-Vendres les 900 passagers du " El Mansour ", en provenance de Mers el-Kébir. C'est le tout premier des nombreux bateaux affrétés pour rapatrier des Pieds-Noirs dans le port des Pyrénées-Orientales. Sur le quai, tout le gratin de la politique départementale, derrière le préfet et le député-maire de Perpignan, Paul Alduy, est venu leur témoigner la solidarité des Catalans.
Ce beau monde ne sera plus là pour les arrivées suivantes : il faut dire que, jusqu'à la fin du mois d'août, les paquebots se succèdent sans relâche, rejetant des centaines de personnes à bout de forces, n'ayant emporté avec eux que quelques valises pour bagage de toute une vie.

" En confrontant les rapports des RG, on apprend que 30 000 Pieds-Noirs, dont 18 000 en provenance de l'Oranie, ont débarqué à Port-Vendres au cours de l'année 1962 ", a calculé le jeune historien perpignanais Philippe Bouba, auteur de " L'arrivée des Pieds-Noirs en Roussillon en 1962 " (Trabucaire, 2009). " Il s'agit d'une estimation basse, ne prenant en compte que ceux qui s'inscrivent pour bénéficier d'indemnisations et d'aides diverses.
Et si, à la fin de l'année 1962, on compte également 30 000 Pieds-Noirs installés dans le département des Pyrénées-Orientales, il ne s'agit pas strictement des mêmes, loin s'en faut. Beaucoup des rapatriés qui s'établissent en Roussillon n'ont pas débarqué à Port-Vendres, mais souvent à Marseille ; et à l'inverse, tous ceux qui ont touché terre dans le département n'y sont pas restés. "

A l'exception notable, notamment, de plusieurs dizaines de pêcheurs venus du port de Béni Saf, près de la frontière marocaine.
Ayant traversé la Méditerranée à bord de leurs chalutiers, ils sont invités à rester à Port-Vendres par le maire de la ville, et ne se font pas prier. Mais le petit port est naturellement bien incapable d'absorber la totalité du flux des migrants. Certains, à peine débarqués, prennent un taxi pour rejoindre des parents installés en métropole.
Mais la plupart ne savent où aller. Ils s'entassent un temps dans les tentes et les bungalows acquis par la municipalité. Puis partent vers le nord pour tenter de s'inventer un avenir.

" Avec Alduy, on est sûrs d'être écoutés "

Beaucoup s'arrêteront dès Perpignan. Il commence en effet à se dire, au sein de la communauté pied-noire, que le maire de la ville, le socialiste indépendant Paul Alduy, est sensible à leur sort.
Durant la Seconde Guerre mondiale, après avoir rejoint la France libre, il a notamment exercé les fonctions de directeur de cabinet du gouverneur général d'Algérie. C'est alors qu'il aurait appris à connaître les Français d'Algérie, constatant que tous ne sont pas, loin s'en faut, de riches colons, mais plutôt, dans leur grande majorité, des artisans, des commerçants ou des fonctionnaires.
Dès l'été 1962, face au dénuement des rapatriés, il s'efforce de coordonner les secours qui se sont organisés spontanément en leur faveur. A proximité de la mairie sont ainsi regroupés les stands des organismes de charité, Secours catholique et Croix-Rouge en tête. La municipalité essaie de se substituer à des pouvoirs publics défaillants.
Pour faire face à l'afflux des enfants Pieds-Noirs dans les écoles de la ville, à la rentrée 1962, le maire fait construire huit salles de classe en préfabriqué. Dès novembre 1962, à l'occasion des élections législatives, l'une des principales associations de rapatriés locales imprime des tracts sur lesquels on peut lire : " Avec Alduy, on est sûr d'être écoutés. "
Or c'est surtout pour avoir ensuite réservé à des centaines de familles de rapatriés des logements sociaux dans le nouveau quartier du Moulin à Vent que Paul Alduy reste aujourd'hui encore, six ans après sa disparition, honoré par la communauté pied-noire de Perpignan. " Contrairement à la croyance populaire, la cité du Moulin à Vent n'a pas été construite spécialement pour les rapatriés, qui n'ont d'ailleurs jamais habité plus de 20% de la totalité des appartements, rappelle toutefois Philippe Bouba. Le projet avait été lancé dès 1960 par Paul Alduy, fraîchement élu maire. Mais les travaux ayant démarré en juin 1962, ils sont tombés à point nommé. "
En inaugurant en 1964 la première tranche du nouveau quartier, le maire pourra ainsi souhaiter aux rapatriés d'Algérie de " retrouver ici la petite patrie qu'ils ont perdue là-bas ".

L'hospitalité de la terre catalane

Par la douceur de son accueil, Perpignan a donc su atténuer les malheurs de ses nouveaux citoyens. Au plus fort de leur afflux, on n'a jamais vu fleurir sur les murs catalans les graffitis hostiles aux Pieds-Noirs tracés sur les quais de Marseille. " Deux ou trois jours après mon arrivée, en juin 1962, je faisais ma rentrée en classe de troisième, et je ne me rappelle pas la moindre parole hostile ni moqueuse à mon égard ", se souvient Paul Dumazert, aujourd'hui retraité de l'Education nationale et toujours perpignanais.
Cela tient peut-être au fait que les Catalans avaient déjà connu une situation similaire avec l'afflux de républicains espagnols durant la Retirada.
"

Ce diagramme montre bien que la majeure partie des rapatriés se trouve dans l'arrondissement de Châtellerault dont 550 (plus du quart de l'effectif recensé dans le département) dans la ville plus industrialisée donc susceptible d'offrir des emplois.
Jean-Luc Gillard vous exposera plus amplement d'autres raisons de cette concentration des Harkis dans les arrondissements de Châtellerault et de Montmorillon. Soulignons d'ores et déjà que les rapatriés ne sont pas uniquement concentrés dans les pôles urbains. En effet, plusieurs familles sont dispersées dans diverses communes, particulièrement celles qui disposent d'infrastructures : par exemple, la station thermale de la Roche-Posay comptabilise plus de 50 rapatriés en septembre 1962.
Mais il faut constamment relativiser les chiffres de l'administration car nous nous confrontons au problème des dénominations. Ainsi, après croisement avec d'autres statistiques, l'on constate que dans ce recensement du 10 octobre 1962, les harkis ne sont pas comptabilisés parmi les rapatriés : il faudrait ajouter au moins 1000 personnes, une centaine dans l'arrondissement de Châtellerault et beaucoup plus dans celui de Montmorillon qui inclut le camp de la Rye où séjournent plus de 800 harkis en octobre 1962. Voyez à quel point il faut demeurer prudent avec les chiffres. De froides statistiques qu'il faut dépasser pour percevoir les difficiles réalités des départs et des arrivées.

Ou encore à la proximité culturelle reliant les Catalans et les rapatriés d'Oranie, dont les aïeux, pour une grande partie, avaient quitté la région valencienne et la Catalogne espagnole pour tenter leur chance dans l'Ouest algérien. " Mon arrivée à Perpignan a constitué un retour aux sources paradoxal, puisque j'y ai redécouvert la cuisine de mon enfance, celle que me faisaient mes grands-mères algériennes, qui étaient d'origine catalane ", explique ainsi Jean- Marc Pujol, l'actuel maire de la ville, né à Mostaganem.
Le dynamisme et le non-conformisme des Pieds-Noirs font le reste : ne rechignant pas à l'effort, n'hésitant pas à innover, ils se construisent assez vite, pour la plupart, une nouvelle vie dans leur patrie d'adoption. Dans la construction, le commerce, l'artisanat ou encore le barreau perpignanais, les " success stories " ne manquent pas.
Dès 1965, la croissance des Trente Glorieuses aidant, les difficultés initiales des Pieds-Noirs perpignanais, en matière de logement et d'emploi, sont généralement résolues.
Reste une souffrance moins quantifiable, car toute psychologique. Beaucoup de rapatriés ne se sont jamais remis du choc brutal occasionné par leur déracinement. La " nostalgérie " est une maladie qui, paraît-il, ne se soigne pas.

Le Nouvel Observateur - le 04-07-2012.
http://tempsreel.nouvelobs.com/infos-perpignan-66/20120322.REG0817/1962-un-anniversaire-au-gout-amer.html

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Mis en ligne le 21 novembre 2010

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