Rapatriés dans la région parisienne (extraits)

160 000 rapatriés représentant 17 % des rapatriés d'Algérie ont été recensés dans la région parisienne en 1968 ; pourtant malgré leur nombre élevé ces nouveaux venus se remarquent moins dans cette région où ils ne représentent ailleurs que 17,1 % de la population (Ce chiffre comprend une part 138 000 personnes habitant l'agglomération d'autre part 21 000 personnes vivant dans la périphérie de cette agglomération), que dans le Midi de la France.

Une sorte de tri s'est opéré parmi les rapatriés lors de leur implantation en France.
Toutes les classes âges sont donc représentées dans cette région mais l'une d'elles est nettement surreprésentée par rapport la moyenne, celle des 25-34 ans laquelle on peut ajouter la classe 35-44 ans surtout pour sa partie masculine (mais les femmes et les enfants d'une partie de ces hommes avaient peut-être migré en France avant 1962 ?) La part des rapatriés ayant choisi la région parisienne diminue à mesure que les âges s'élèvent. Une comparaison entre les pyramides des âges des rapatriés de différentes régions complète ces remarques ; à la jeunesse des populations rapatriées installées en région parisienne ou dans la région Rhône-Alpes s'oppose la vieillesse des groupes fixés dans les trois régions méridionales en particulier en Provence-Côte d'Azur. En règle générale les régions les plus dynamiques offrant des emplois variés et souvent qualifiés ont attiré les jeunes, alors que les personnes âgées ont été plus souvent retenues par le Midi, plus sensibles à l'attirance du climat et du mode de vie et peut-être aussi à l'espoir d'un retour en Algérie.

Par rapport ensemble de la région parisienne l'originalité de la population rapatriée est très grande. De l'importante proportion de jeunes adultes (25-39 ans) découle le nombre élevé d'enfants de 14 ans. La faiblesse de la classe 14-21 ans s'explique sans doute en partie, par l'âge des parents mais aussi par le départ d'Algérie plus précoce des enfants. Le faible pourcentage des personnes âgées résulte de ce qui été dit précédemment.
La jeunesse de la population rapatriée constitue un apport intéressant pour la région mais il ne faut pas en exagérer importance les rapatriés ne représentent que 1,7 % de la population de la région et 2,1 % des hommes de 25-45 ans.

L'arrivée des rapatriés d'Algérie n'a pas brutalement augmenté le nombre d'actifs français : en 1968 il avait près de 340 000 actifs parmi les 930 000 rapatriés recensés ; ils constituaient peine 3,6 % de la population active française. Ils ne représentaient en outre qu'une partie faible de l'accroissement de cette population active entre 1962 et 1968 (300 000 personnes). Ce petit nombre d'actifs chez les rapatriés est même remarquable : malgré leur forte proportion de personnes d'âge actif, ils ont un taux général d'activité plus faible que celui de l'ensemble de la population française et ceci aussi bien au niveau national qu'au niveau parisien. Cette différence s'explique essentiellement, par le faible taux d'activité féminine chez les rapatriés qui était déjà caractéristique de la population pied-noir d'Algérie (en 1954 20,5 % des femmes non musulmanes d'Algérie étaient actives, alors que 38 % des Françaises l'étaient à la même date)

En 1962 pourtant, l'arrivée des rapatriés coïncidant avec le raccourcissement du service militaire rendu possible par la fin de la guerre, apparut comme un accroissement brutal de main-d'œuvre et inquiéta opinion publique. Face cette inquiétude le gouvernement prit diverses mesures(1) : campagnes pour faire connaître aux intéressés les offres emploi dans toute la France (ce fut le but de opération priorité emploi aux rapatriés du 8 avril au 31 mai 1963) ; capitaux de reconversion et contrats d'adaptation professionnelle destinés à aider les rapatriés ne retrouvant pas un emploi similaire à celui qu'ils occupaient en Algérie ; mesures diverses enfin adressant des catégories particulières comme la création d'une licence de taxi supplémentaire réservée à un chauffeur rapatrié pour vingt licences existant dans chaque ville, la priorité aux pharmaciens rapatriés pour toute nouvelle pharmacie ouverte, affectation en surnombre dans les hôpitaux des internes et externes rapatriés..
Plus que ces mesures c'est surtout la conjoncture d'expansion et de plein-emploi de l'économie française durant ces années, qui permit une insertion rapide des rapatriés dans la population active

Les conditions d'insertion de la population active rapatriée dans la région parisienne sont très particulières : dans cette région qui offre des emplois plus nombreux et plus variés que toute autre les rapatriés actifs sont moins de 70 000 soit à peine 1,5 % des actifs de la région.
Ce sont donc surtout des salariés occupant des emplois non manuels qui ont choisi de venir s'installer dans la région parisienne. Les cadres sont particulièrement nombreux ; c'est probablement dans cette région, qui offre un vaste éventail d'emplois, que beaucoup d'anciens indépendants ont réussi leur reclassement.

Mais si une majorité de rapatriés semble s'être ainsi intégrée sans problèmes majeurs à la population de l'agglomération, il existe cependant parmi eux une minorité qui apparaît mal dans les statistiques globales et qui appartient à des catégories diverses : commerçants, artisans, employés, ouvriers, personnel de service… dont l'adaptation a posé et pose encore de nombreux problèmes. L'analyse de la répartition des rapatriés dans les différentes communes de l'agglomération, celle du regroupement dans certaines localités, de minorités ayant des difficultés sont la seule méthode dont nous disposons pour approcher, du moins de façon qualitative, ces problèmes.

La localisation actuelle des rapatriés dépend plus que d'un libre choix de la façon dont chacun d'entre eux a résolu le difficile problème du logement : l'offre était déjà dans ce domaine très déficitaire lors de l'arrivée des rapatriés et la présence de ces 138 000 nouveaux Parisiens ne fit qu'aggraver la situation. Néanmoins des mesures donnant priorité aux rapatriés furent prises : ainsi au 1er janvier 1964 30 % des logements H.L.M leur ont été réservés dans toute la France. Des programmes spéciaux de construction à leur intention furent mis sur pied, mais une partie de ces logements construits au titre des rapatriés par la S.C.I.C en particulier, furent terminés seulement en 1965 ou 1966 alors que les rapatriés étaient déjà logés ; ils se sont vus occupés par autres habitants Enfin des prêts spéciaux furent consentis aux rapatriés désireux d'acheter un logement ainsi qu'aux constructeurs leur réservant une part de leurs programmes. En outre, les rapatriés de la région parisienne ayant réussi assez vite à se reclasser, ont pu, selon leur revenu, participer au financement de leur logement. Malgré cela les dispositions prises dans la mesure où elles ne changèrent pas le nombre total des logements construits, provoquèrent entre rapatriés et population parisienne des frictions plus graves que celles que l'on avait craint sur le marché du travail.

A Paris

En 1968, 30 000 rapatriés vivent dans la ville de Paris. On note leur remarquable dispersion alors qu'ils représentent 1,1 % de la population totale de la ville, les rapatriés représentent 0,5 à 1,8 % de la population de chaque quartier. Les différences entre les quartiers apparaissent donc comme des nuances de cette dispersion : d'ailleurs sur 80 quartiers à Paris, 50 abritent une population rapatriée représentant de 0,8 à 1,2 % de la population du quartier

En banlieue

Dans la banlieue parisienne les rapatriés sont 108 000, près de trois fois et demi de plus que dans Paris. Les contrastes entre les zones où les rapatriés sont rares et celles où ils sont nombreux sont en chiffres absolus comme en pourcentages beaucoup plus nets en banlieue que dans la capitale.

Il est possible d'observer les problèmes qui se posent aux plus modestes de ces rapatriés de la banlieue nord en étudiant la population de la cité des 4000 logements à La Courneuve. Cette cité construite par l'Office H.L.M de la ville de Paris était destinée à reloger les habitants chassés des îlots insalubres ou des quartiers en voie de rénovation de la capitale. Ayant été terminée pour l'essentiel, en 1962-1963 la règle des 30 % lui fut appliquée et un tiers de ses logements fut donc attribué aux rapatriés. La cité abrite aujourd'hui la plus grande partie des 2744 rapatriés recensés dans la commune et ils représentent nettement plus de 10 % des quelques 20 000 habitants de l'ensemble. Mais une partie des rapatriés logée en 1962 aux Quatre Mille a quitté cette cité peu attractive à l'aspect sévère, qui manque cruellement d'espaces verts et d'équipements de loisirs. Une sélection s'est ainsi opérée parmi eux et la cité n'a retenu que des gens ayant des difficultés particulières d'origines variées : familles nombreuses et problèmes adaptation professionnelle paraissent dominer On trouve parmi eux beaucoup d'anciens travailleurs indépendants en Algérie : coiffeurs, maroquiniers, tailleurs, camionneurs, épiciers… qui acceptent très mal la perte de leur statut ou l'abandon de leur profession. Les juifs d'Algérie sont nombreux parmi eux et se confondent ici encore avec ceux de Tunisie et du Maroc ayant les mêmes caractères démographiques, les mêmes types d'activité, les mêmes problèmes ; ils constituent ensemble une communauté religieuse bien organisée ce qui les aide à lutter contre isolement. Les difficultés d'ordre professionnel ou pécuniaire de ces familles sont en effet aggravées par les problèmes de relations avec d'autres groupes de la cité, en particulier avec les Algériens qui sont nombreux. La grisaille du climat et du paysage urbain contribue aussi à rendre difficile l'adaptation de cette population à la vie parisienne La cité des 4000 logements, par son recrutement, est devenue un véritable échantillonnage des populations à problèmes de la région parisienne, les rapatriés apparaissant comme un cas parmi autres.
1. Journal officiel de la République française Accueil et ré installation des Français d'outre mer Paris 21 mars 1963

Michelle Guillon - Les rapatriés d'Algérie dans la région parisienne - In: Annales de Géographie. 1974, t. 83, n°460. pp. 644-675.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1974_num_83_460_18959

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Mis en ligne le 31 jan 2011

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