" Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, s'il n'a l'âme et le cœur et la voix de Néron " (Lamartine)

" La France se doit de protéger ses enfants de l'autre côté de la Méditerranée, elle le fait et elle le fera ... " Charles De Gaulle, Le 21 septembre 1961, à Villefranche de Rouergue.

La nuit tomba sur Oran. Le couvre-feu le plus pesant de toute l'histoire de cette ville s'abattit sur les Oranais encore assommés par ce qu'ils venaient de vivre. Les quartiers européens n'existaient plus, ils avaient été rayés de la carte. Oran la ville lumière, celle que l'on surnommait " l'Andalousie française ", était morte...
A la radio française, le speaker annonça d'une voix calme :
" Quelques incidents se sont produits à Oran " et le journal du jour avait reproduit une déclaration de Ben Khedda qui, s'adressant aux Européens avait dit : " Nous appliquerons loyalement les accords d'Evian car les Européens ont leur place ici ".
A cet instant, toutes les pensées étaient dirigées vers la ville arabe où étaient retenus des centaines - peut-être des milliers - de Français. Une étrange lueur montait du village nègre en liesse. Quels sacrifices célébrait-on ?
Au même moment, un grand gala avec la participation de nombreuses vedettes avait lieu sur la Côte d'Azur. Dans la joie, au son des orchestres, on dansa tard dans la nuit... comme on avait dansé à Versailles, pendant que la France perdait le Canada.
Le lendemain 6 Juillet, Oran se réveilla hébétée. Tous ceux qui avaient pu conserver la vie voulaient partir. Oui, fuir… quitter cette ville au plus vite et cette odeur de sang. Courir sans se retourner, et que tout cela s'efface à jamais, Seigneur Dieu…
Ce brusque retour à la sauvagerie, ces crimes d'une cruauté inconnue qui, en quelques heures, achevèrent de vider la cité, créèrent l'irréparable. Les Oranais se sentaient tellement menacés en ville qu'ils préféraient camper, entassés au port ou à la Sénia (aéroport), sous un soleil de plomb, dans des conditions absolument inhumaines. De jeunes enfants, des vieillards en moururent. Les avions étaient inexistants, les transports maritimes en grève.
Cette ultime brimade sonnait le glas des Oranais. On leur refusait les moyens de sortir de leur enfer ; on leur marchandait l'exode. Jamais! Jamais ils ne devraient oublier!...

Ce jour là, le journal " Le Monde " avait titré :

" LA CELEBRATION DE L'INDEPENDANCE DE L'ALGERIE "

" Une fusillade éclate à Oran au passage d'une manifestation de Musulmans. La responsabilité de ces incidents entre Européens et Algériens n'a pu être établie ".
Ce sera vite chose faite. Tout comme les services officiels d'information, le général Katz laissa supposer que le massacre résultait d'une provocation attribuée à l'OAS. Pourtant un Musulman, le préfet d'Oran, M. Laouari Souiah, officiellement désigné par l'exécutif provisoire ne rejettera nullement la responsabilité sur l'OAS qui, faut-il le rappeler, n'existait plus à cette date (Les derniers commandos étaient partis en juin 1962 ndlr). Il proclama à cet effet :
" Les événements de la veille sont le fait d'irresponsables qui seront sévèrement châtiés. "

Cependant, beaucoup refusaient encore le départ, attendant désespérément le retour d'un mari, d'un enfant, d'un frère disparus depuis la veille. Pour eux c'était l'attente inhumaine, sans nom. L'espoir était bien maigre, mais chacun s'y accrochait. Peut-être l'armée se déciderait-elle "enfin " à réagir et tenterait une opération de secours... une opération humanitaire pour sauver ces malheureux ? Et dans toutes les administrations, aux commissariats, aux gendarmeries, à l'état-major de l'armée française, à la mairie, à la préfecture, les déclarations de disparition s'accumulaient. Des scènes déchirantes avaient lieu ; des mères terrassées par le chagrin et l'angoisse s'effondraient. En quelques heures, des milliers de noms furent enregistrées… mais le général Katz ne s'émut pas pour autant. Pire, au lieu d'ordonner une perquisition générale dans la ville arabe, alors qu'il en avait militairement les moyens, il affirmait que ces disparitions étaient l'œuvre de personnes " ayant quitté Oran dans la journée du 5 Juillet "
Ainsi donc, des pères, des mères, des enfants s'en seraient allés, séparément, au plus fort de l'émeute, sans prévenir personne, abandonnant leurs familles ? De qui se moquait le " boucher d'Oran " ?
Et pour justifier son ignominieuse conduite, il déclara haut et fort que le nombre des disparus était exagéré et que l'OAS avait provoqué les incidents en tirant sur les Arabes...

Et pourtant, il était très facile pour l'armée française de sauver tous ces malheureux. Son effectif s'élevait, pour la seule ville d'Oran, à 18000 hommes qui demeurèrent inertes face à ce massacre. Il est à noter cependant que sur le millier d'officiers présents, moins d'une dizaine (dont le lieutenant Kheliff, d'origine algérienne) refusèrent d'obtempérer aux ordres indignes de la hiérarchie et se portèrent, la plupart du temps avec un effectif réduit limité à une section, au secours d'Européens, leur évitant ainsi une mort atroce.
Par ailleurs, si les gendarmes mobiles -au lieu de se contenter d'investir les quartiers européens- avaient poussé leur progression vers la Ville Nouvelle (quartiers arabes), ils auraient libéré en un rien de temps les centaines, voire les milliers de pauvres gens retenus captifs. Toutes les exécutions n'avaient pas encore eu lieu et ce ne fut que les jours suivants, pour effacer toutes traces, que les victimes furent massacrées et dépecées quand elles ne furent pas acheminées dans des endroits tenus secret pour y être réduites à l'esclavage et à la prostitution. D'autre part, dans les témoignages qui affluaient de toute part, les autorités militaires notaient qu'il était souvent question du "Petit Lac". Des exécutions en série y avaient lieu.

Le " Petit Lac ", était un endroit situé à la périphérie d'Oran, en plein quartier arabe. C'était une grande étendue d'eau salée qui servait de dépotoir clandestin et aux abords duquel aucun Européen ne s'aventurait jamais depuis plus d'un an. Bientôt des camps furent dressés où furent parqués les "disparus", survolés en cela par l'aviation française, ce qui ajoutait à la torture physique des malheureux, la torture morale qui était d'espérer et d'attendre l'intervention de l'armée française. Pourtant, ils y croyaient fermement car, comble d'ignominie, à proximité de leur univers concentrationnaire, existait un camp militaire français dont la sonnerie du clairon leur parvenait distinctement matin et soir. Que d'horribles, que d'épouvantables hurlements ces militaires français ont-ils du entendre des jours durant, eux qui étaient terrés derrière leurs remparts de barbelés, l'arme au pied, attendant la quille prochaine !...

Mais la grandeur gaullienne ne s'abaissa pas à donner les ordres nécessaires pour sauver ces sacrifiés et les cadres de l'armée respectèrent les ordres reçus de ne pas intervenir, abandonnant ceux qui n'étaient plus que des morts en sursis, oubliant que, pour des raisons similaires, on condamna à la fin de la seconde guerre mondiale, les officiers allemands qui ne s'étaient pas opposés aux ordres d'Hitler. Ils sauvèrent ainsi leur carrière, certes! Plus tard, colonels et généraux, couverts de titres et de médailles usurpés, ils se prélasseront et se féliciteront de leur " bon choix ". Mais, où est leur honneur ? Que devient une armée sans honneur ? Le samedi 7 Juillet, le journal Le Monde annonçait : " Une trentaine de personnes tuées au cours des incidents de jeudi ". Page 2, dans son développement, l'information passait au conditionnel : " La fusillade d'Oran aurait fait plus de trente morts " et France-Soir, pour sa part, ne parlait que de " nombreux blessés " (!)...

Pourtant à trois reprises sur les ondes de la radio, M. Souiah, le Préfet d'Oran, avait déclaré : " Nous ne pouvons tolérer de pareils actes criminels à un moment où il est demandé une mobilisation générale de toutes les énergies saines ". Comme la veille, il rejeta la responsabilité de l'émeute sur des éléments provocateurs, mais à aucun moment il ne fit allusion à la défunte OAS. La rancœur de Katz était sans bornes. Mais le préfet n'en resta pas là. Pour mieux se faire comprendre, il donna l'ordre de désarmement aux éléments incontrôlés, annonçant des mesures très sévères à cet effet. Le coup de grâce était assené au " boucher d'Oran " qui, dit-on, faillit manger son képi.

Le préfet, lui, un chef de la rébellion venait de confirmer devant la presse internationale que les " éléments incontrôlés " n'étaient pas le fait d'irréductibles de l'OAS... alors qu'il lui aurait été facile de le laisser croire à l'opinion. De plus, si la presse française, dans son ensemble (hormis le journal L'Aurore), continuait de mentir sur les événements du 5 Juillet, les Arabes eux-mêmes, pris d'un certain sentiment de culpabilité - et peut-être de honte - se livrèrent à quelques déclarations. C'est ainsi que dans " L'Echo d'Oran " du 9 Juillet, page 6, le Docteur Mustapha Naid, directeur du Centre Hospitalier d'Oran, parlait déjà de 101 morts européens et de 145 blessés, sans compter les disparus. On était encore très loin du compte mais on y venait peu à peu...

Le mardi 10 Juillet sera un jour noir pour le " boucher d'Oran ". Tous les journalistes présents furent conviés à une conférence de presse du capitaine Bakhti, le responsable de la zone autonome d'Oran. Il s'agissait de faire la lumière sur les récents événements.
Vers dix huit heures, au lycée Ardaillon, le capitaine annonça que tout le monde allait être conduit en un lieu où étaient détenus plus de deux cents bandits responsables des massacres. Cette nouvelle fit sensation. Katz pâlit, il était effectivement sur le point de croquer son képi. Toutefois un espoir subsistait... Bakhti avait parlé de bandits sans indiquer leurs origines. Peut-être s'agissait-il de " désespérados " de l'OAS ?... Peut-être avait-il eu " l'idée " de puiser dans la masse des " disparus " européens ces deux cents bandits que l'on aurait facilement fait passer pour des activistes ?...

Quelques minutes plus tard, les journalistes prirent la direction de Pont-albin, un petit village situé à une dizaine de kilomètres d'Oran où étaient installés les détachements de l'ALN. Là, le capitaine Bakhti leur présenta les deux cents meurtriers qui, expliqua t-il, composaient un gang d'assassins de la pire espèce dans les faubourgs du Petit Lac, de Victor Hugo et de Lamur. Ce furent - aux dires de l'officier - eux qui provoquèrent le massacre.

A leur tête, se trouvait un assassin notoire - une bête sanguinaire - : Moueden, dit Attou, connu pour son caractère particulièrement violent et sauvage et sa cruauté qui lui procurait une indicible jouissance.
Bakhti expliqua que lors de son arrestation, ce bandit tenta de résister et fut abattu. De plus, deux tonnes de matériels de guerre, armes et fournitures diverses, furent récupérées ainsi que des quantités d'objets volés aux Européens le 5 Juillet et les jours précédents. Ce fut là la version officielle reprise en toute bonne foi, sur le moment, aussi bien par les journalistes de la presse internationale, que, plus tard, par d'éminentes personnalités telles que Claude Martin, Marcel Bellier, Michel Pittard qui relatèrent cette tragédie. En outre, cette version officielle fut confirmée - trente ans après - par le général Katz, en personne, dans son recueil d'ignominies et d'infamies : " L'honneur d'un général ".

Pourtant, un premier coup de théâtre sema le trouble parmi ceux qui avaient travaillé sur le sujet. Le 6 Juillet 1972, le journal " RIVAROL " révélait sous la plume du Docteur Jaques Couniot, que " le dit, Attou, se portait comme un charme et qu'il était même (ça ne s'inventerait pas) employé aux Abattoirs municipaux d'Oran ", ajoutant même à l'adresse d'Attou : " Un homme, vous le voyez, dont la vocation est indéracinable "... Les choses en seraient restées là s'il n'y avait pas eu, en 2002, la parution d'un ouvrage remarquable intitulé " Fors l'Honneur ", qui contait la guérilla OAS à Oran en 1961/62 et dont l'auteur n'était autre que Claude Micheletti, responsable du Renseignement au sein de l'Organisation oranaise.

Second coup de théâtre : P. 215, nous apprenions avec stupéfaction que le sinistre Attou ne pouvait être, le 5 juillet, à la tête des tueurs dès lors qu'il avait été abattu quelques semaines plus tôt par un commando de l'OAS. Faisant preuve d'un scepticisme bien légitime après 40 ans de désinformation, je m'en ouvrais directement à l'auteur qui, avec compréhension, m'apporta les éléments qu'il était le seul à détenir.

De plus, à l'appui de ses explications verbales, il me fit parvenir, pour exploitation, une liasse de documents originaux " top secrets ", émanant de sources officielles de l'époque, notamment du FLN/ALN et de la gendarmerie " blanche ".
Concernant le triste sire Attou, sa férocité était telle qu'il répandait la terreur au sein même de sa bande de tueurs…
Pour un mot, un geste, un rien, il torturait à mort ses propres coreligionnaires, femmes et enfants inclus, trouvant dans les délices des sévices une jouissance indicible...
L'écho de ces excès ne manqua pas de parvenir aux sphères dirigeantes de la rébellion qui, à maintes reprises, " avertirent " Attou de réfréner sa frénésie hystérique sur la population musulmane. Rien n'y fit ! Le sang l'enivrait et le meurtre, chez lui, était profondément enraciné.

Les recommandations - voire, les réprimandes - adressées par la hiérarchie n'ayant aucun effet sur ce tortionnaire, en " désespoir de cause ", le FLN décida de " lâcher " Attou en le livrant à la gendarmerie " blanche " française. Cependant, convaincue que ce dernier serait aussitôt libéré s'il était présenté à un juge ; las de rédiger des P.V mortuaires où les sévices du dénommé Attou gagnaient chaque jour en raffinements et ulcérée de constater les connivences dont profitaient les égorgeurs patentés, la gendarmerie informa, le 24 Avril 1962, le 2ème Bureau de l'OAS (Renseignements) dirigé par Claude Micheletti et lui livra l'intéressé. De ce jour, Mouedenne Attou, né le 17 Août 1921 à Thiersville, C.I n FU68038, n'eut jamais plus l'occasion d'exercer ses cruautés...
Par ailleurs, de Pont-Albin où avait été organisée la mascarade, aucun journaliste ne fut convié à se rendre en Ville Nouvelle et au Petit Lac, là précisément où les survivants étaient regroupés avant d'être exterminés...

Ainsi, malgré le grotesque de cette mise en scène qui consista à faire endosser à un mort la responsabilité exclusive du génocide du 5 juillet, avalisée en cela par un général Français, il fut officiellement confirmé qu'aucun Européen ne fut à l'origine de l'émeute sanglante.

Un journaliste demanda au capitaine Bakhti pourquoi le gouvernement français tenait-il tellement à faire rejeter la responsabilité du massacre sur des éléments de l'OAS qui n'existait pourtant plus. L'officier répondit dans un sourire amusé que le gouvernement et ceux qui le servaient - sous entendu, le général Katz - détenaient, seuls, la responsabilité de leurs propos... ce qui fit dire tout haut à un journaliste Pied-Noir, à rencontre de ses confrères :
" Si le 26 Mars, pour la fusillade de la rue d'Isly, vous êtes arrivés à faire croire que c'était l'OAS qui avait ouvert le feu sur la foule... cette fois-ci, c'est râpé "

D'après certaines "mauvaises langues" de l'entourage de Katz, il paraîtrait que le valeureux général n'en dormit point de la nuit...
Le 11 août 1962, l'Echo d'Oran informait ses lecteurs que la décharge du " Petit Lac " allait disparaître :
" Le gouvernement algérien a commencé son œuvre de salubrité. Cela représente quinze hectares d'immondices de cinq mètres de haut. L'odeur qui s'en échappait était devenu insoutenable. "

Bien qu'une partie du " Petit Lac " subsiste encore aujourd'hui, ainsi seront murés définitivement les tombes des torturés, des lynchés, des égorgés du Village Nègre du 5 juillet et la trace de cet odieux holocauste à tout jamais effacée.
Les victimes de cette journée meurtrière avaient été évaluées officiellement à trois mille personnes, disparus inclus, et quand on sait avec quelle parcimonie le gouvernement diffusait ses informations, on tremble à l'idée de ce que pourrait être le véritable bilan de ce génocide. On ne connaîtra jamais le nombre exact des morts, des blessés et des disparus ; la France ne le dira probablement pas... en admettant qu'elle ne le connaisse jamais.

Ces morts, les Français ne les ont guère pleurés. Il est vrai qu'ils ne surent pas grand chose de leur fin tant les organes d'information, et les responsables politiques, heureux d'avoir retrouvé " enfin " la paix, se gardèrent bien d'assombrir les multiples réjouissances. Après tout, il ne s'agissait là que de victimes Pieds-Noirs, de colonialistes et de sueurs de burnous. On leur avait tant répété durant sept ans que la guerre d'Algérie n'était rien d'autre que la révolte des pauvres indigènes opprimés contre les " gros colons ", qu'ils ne pouvaient éprouver la moindre compassion à l'égard de ce million de nantis européens. Ils méritaient leur sort, voilà tout !...
Et la France, Patrie des droits de l'homme, ferma les yeux et tourna la page.
José CASTANO


Liste des unités présentes à Oran, et à proximité, le 5 juillet 1962. Secteur Oran Ville

---- 3 Régiments d'Infanterie + 1 bataillon : 5è RI - 21è - 67è - 3/43è RI -
----- 3 Régiments d'Infanterie de marine + 3 Bataillons : 8è RIMA - 22è - 66è -1/2è - 1/75è - RIMA - 1/2è RAMA
----- 2 Régiments de Zouaves : 2è et 4è Zouaves
------ 1 Régiment de Cuirassiers : 3è Cuirassier
----- 3 Bataillons de Chasseurs Portés 10è - 29è - 30è BCP
----- 2 Bataillons RA : 1/27è et 324è RA
----- 2 Groupements GAAL : 452è et 457è
----- Enfin 23 escadrons de Gendarmerie Mobile
A cela il faut ajouter les éléments de l'Armée de l'Air basés à la Sénia et de la Marine à Mers-el-Kébir, Arzew et Tafaraoui (Aéro-Navale).
-----Soit une garnison totale de 18 000 hommes dont 12 000 sur le seul secteur d'Oran -Ville cantonnés sur plusieurs sites, casernes, lycées, collèges, stades, écoles imbriqués dans la ville à proximité immédiate des événements tragiques qui ont eu lieu.

JF Paya, jeudi 16 décembre 2010
http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2010/11/13/19596242.html


Les massacres du 5 juillet 1962 à Oran

En décembre 1962, à l'école d'application de l'infanterie (É.A.I.) de Saint-Maixent (Deux-Sèvres) que j'avais rejointe en rentrant d'Algérie, j'apprends l'existence de cette tragédie de la bouche d' un camarade, le lieutenant Jean Valentie qui, m'indiquant qu' étant ce jour-là de passage à Oran, du balcon du mess de garnison, il assiste à une partie de la scène en compagnie d'autres officiers; il précise qu' il n'est pas témoin des massacres qui vont se perpétrer, mais d'une des rafles préliminaires au cours de laquelle des Français et quelques autochtones (des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards) sont appréhendés, puis, les mains en l'air, emmenés vers une destination inconnue. Il avoue, pour ne pas être intervenu, être pris de remords (difficiles à surmonter) aujourd'hui.

Selon l'étude menée par Jean Monneret (1), les causes de ce drame sont à imputer, pour une large part, aux mesures contradictoires prises par le Gouvernement avant et pendant la tragédie. En Algérie en effet, au cours de la période qui suit le cessez-le-feu, les autorités civiles et militaires lancent une campagne destinée à rassurer les populations françaises sur le sort qui les attend après la sécession.

Dans tout le pays, les administrations multiplient les messages d'apaisement :
Christian Fouchet, haut-commissaire du Gouvernement, donnant lui-même le ton, les Européens sont assurés qu'ils ne courent aucun danger, que le F.L.N. ne commettra aucun massacre et que leurs droits seront préservés ; il leur est demandé de faire confiance aux accords d'Évian et aux garanties qu'ils contiennent.

Les supports de ces messages sont multiples :
émissions radio, déclarations officielles, distributions de tracts, campagnes d'affichage, appels par camions haut-parleurs militaires…
Une affiche indique que les Français d'Algérie bénéficieront d'un statut particulier si, après un délai de réflexion de trois ans, ils n'ont pas choisi la nationalité algérienne.

Même le général Joseph Katz, commandant le corps d'armée d'Oran, qui exécutera à la lettre les directives contradictoires qu'il recevra de Paris le 5 juillet, lance des appels au calme dont voici un spécimen (2):
" Il n'y a aucun fondement dans les rumeurs selon lesquelles l'Armée française abandonnerait Oran aux nationalistes musulmans au lendemain du scrutin d'autodétermination. "

À l'opposé de ces recommandations, lors du conseil des ministres du 24 mai 1962, le général de Gaulle donne personnellement les instructions suivantes à son gouvernement (3):
" La France ne doit plus avoir aucune responsabilité dans le maintien de l'ordre après l'autodétermination… Si les gens s'entre massacrent, ce sera l'affaire des nouvelles autorités. "

En application de cette directive, selon l'étude de ce même auteur (4), les autorités militaires, au premier jour de la sécession, consignent les troupes dans leurs cantonnements ; ces dernières reçoivent l'ordre de n'intervenir qu'en cas de légitime défense et d'assistance à personne en danger, ce qui les habilite à intervenir, au mieux, aux abords immédiats des entrées et des sorties de leurs cantonnements.

En Algérie, le référendum sur l'autodétermination des Algériens a lieu le 1er juillet 1962 et la France, entérinant les résultats favorables à l'indépendance le lendemain, le pays est indépendant à partir du 2 juillet.

À son arrivée à Alger le 3 juillet, le gouvernement issu du G.P.R.A. (5) choisit le 5 juillet, date anniversaire de la prise d'Alger par les troupes françaises en 1830, pour célébrer la sécession ; il prévoit de grandes manifestations dans toute l'Algérie. À cette date, cent mille Français résident encore à Oran où, vers onze heures, une foule composée de civils autochtones, encadrée par des membres de l'A.L.N. et des A.T.O.(6), envahit la ville européenne ; aucun service d'ordre, français ou algérien, n'est présent.

Vers onze heures trente, la foule s'échauffe et une fusillade éclate ; c'est le signal du début des massacres qui vont se perpétrer jusqu' à la tombée de la nuit :
des gens sont lynchés, enlevés, égorgés, décapités… Les tueries ne visent pas seulement les Français, mais également les autochtones francophiles et ceux qui, au cours de cette journée, sont surpris en train de protéger ou de cacher des Français.

Claude Milhe-Poutingon, lieutenant pilote de T. 6 (7) à l'époque, vétéran de Saïda (qui a activement opéré au profit du commando musulman), rapporte ce qui suit (8) :
circulant ce jour-là dans Oran en voiture et en tenue militaire, il est arrêté par la foule et, comme plusieurs de ses camarades, fait prisonnier et entraîné vers une destination inconnu ; sur intervention de gendarmes de l'A.L.N., tous seront relâchés et ramenés à leur voiture.

Le nombre exact des victimes de cette journée n'est pas connu ; selon les différentes sources, il varie de la centaine à trois mille. Là encore, il est sage de laisser aux historiens le temps d'établir la vérité, si tant est qu'ils le puissent un jour ; actuellement, leurs travaux permettent de penser que ce chiffre sera d'au moins plusieurs centaines.

Ces débordements sont à imputer, pour une large part, à l'absence de service d'ordre, tant algérien que français. Il apparaît que des initiatives de bonne volonté se manifestent en début d'après-midi de la part de la police, des A.T.O. et de l'A.L.N., mais elles ont peu d'effet, ces forces étant divisées et inorganisées.

L'armée française, à l'intérieur de ses cantonnements, a les mains liées par les consignes qu'elle a reçues. Par les détachements stationnés en ville, les aéronefs (pipers, hélicoptères) qui la survolent et diverses sources émanant de témoins, l'état-major du Corps d'armée et le Gouvernement sont informés en direct de la situation, mais Paris maintient ses instructions et ordonne de laisser le maintien de l'ordre aux mains des nouvelles autorités.

Les interventions autorisées, qui se résumeront, en fin de journée, à une présence statique et tardive de la gendarmerie mobile autour d'un bâtiment et à quelques sorties aux abords de cantonnements dans le cadre d'assistance à personne en danger, ne permettront de sauver que quelques vies humaines.

Les actions les plus spectaculaires, qui permettront de sauver des centaines de vies humaines, seront accomplies, à l'encontre des consignes reçues, dans le centre de la ville, aux risques et périls de leurs décideurs; elles sont au nombre de cinq, dont une à la gare centrale avec ouverture offensive du feu et une à la préfecture; cette dernière sera l'œuvre du capitaine Rabah Khellif, et voici le récit qu' il en fait (9):

" Lorsque le 5 juillet des renseignements alarmants me parviennent d' Oran je demande aussitôt à mon colonel d' intervenir. "Ecoutez, mon garçon : nous avons les mêmes renseignements que vous. C'est affreux. Faites selon votre conscience, quant à moi je ne vous ai rien dit". En clair, je n'étais pas couvert. J'embarque l'équivalent de quelques sections dans les camions dont je pouvais disposer et je fonce, sans ordre, sur Oran. J'arrive à la préfecture. Il y avait là une section de l'ALN, des camions de l'ALN et des colonnes de femmes, d'enfants et de vieillards dont je ne voyais pas le bout. Plusieurs centaines, en colonne par trois ou quatre, qui attendaient là avant d'être emmenés pour se faire zigouiller. "

Le capitaine Khellif, qui sera sauvé par ses hommes d'une mort par lynchage alors qu'il s'était momentanément éloigné d'eux pour parlementer avec des meneurs du F.L.N., explique comment, manu militari, il libère tous ces gens puis il poursuit :

" Je reverrai toujours cette scène hallucinante de femmes, d'enfants et de vieillards qui pleuraient, poussaient des cris hystériques, courant, tombant les uns sur les autres…
" (…) Puis, j'ai installé des patrouilles sur les axes routiers qui menaient au port ou à l'aéroport, car j'avais appris qu'on arrêtait les gens qui fuyaient, qu'ils soient musulmans ou européens d'ailleurs. C'était la population ou des gens armés ne faisant même pas partie de l'ALN qui les arrêtaient, les volaient, les tuaient. J'ai donc mis des contrôles pour éviter cela et je les arrachais, littéralement, aux mains de la population. Au risque de ma vie, souvent.
" J'ai fait cela en ayant le sentiment de ne faire que mon devoir. "

Cette journée de tueries semble avoir pour objectif de faire disparaître, non seulement la présence, mais également l'influence française, les victimes autochtones, dont le nombre est inconnu, étant en premier lieu des personnes connues pour leurs sentiments francophiles. Il est important de souligner que sans l'aide spontanée d'une partie de la population autochtone, le nombre des victimes françaises aurait été beaucoup plus important ; la veille déjà et le matin même de cette journée, nombre d'autochtones conseillaient la prudence aux Français, ce qui permet de mettre un doute sur la spontanéité des désordres.

Qui sont ces autochtones qui portent secours à des Français pris au piège ? Ce sont des voisins, de simples connaissances, des camarades d'école, des amis d'enfance, des subordonnés, des ouvriers ou de simples passants ; ils avertissent, cachent, transportent en lieu sûr… Certains paieront de leur vie ce geste humanitaire. Nombreux sont aussi les djounoud de l' A.L.N. et les A.T.O. qui, contrairement à certains de leurs camarades, s'interposent pour libérer des personnes appréhendées.

Du fait de son ignorance des réalités, la majorité de l'opinion publique française impute la responsabilité des massacres à l'O.A.S. qu'elle accuse d'avoir ouvert le feu sur une foule autochtone pacifique, ce qui aurait déclenché des représailles en retour, cette version des faits étant partagée jusqu' en haut lieu.

Citons à titre d'exemple le ministre Jean-Pierre Chevènement qui, au cours d'un débat télévisé sur l'Algérie (en présence d'une délégation algérienne fort vindicative), à propos des massacres du 5 juillet 1962, répondra de bonne foi : " Il y avait l'O.A.S… " à l'animateur qui le questionnait sur cette affaire.

Cette version des événements n'est pas crédible pour trois raisons :

- Le 5 juillet 1962 à Oran, l'indépendance est un fait acquis et nul ne serait assez insensé pour commettre un acte aussi gratuit ; par ailleurs, comme il a été indiqué ci-dessus au paragraphe huit, à la suite de l'accord O.A.S.- autorités françaises-F.L.N. du 17 juin 1962, l'O.A.S. a cessé d'exister et ses commandos ont quitté le pays.
- Après avoir joué les apprentis sorciers, le F.L.N. se rend compte qu' il est pris à son propre piège, l'ampleur des désordres discréditant le nouvel État algérien sur lequel le monde entier a les yeux fixés et le chef F.L.N. d'Oran, Si Bakhti, voulant démontrer l'honorabilité de son parti, mène une enquête en personne et fait arrêter trois cents coreligionnaires " responsables des exactions du 5 juillet 1962 "; sur son ordre, six d'entre eux seraient passés par les armes, ce qui, selon Jean Monneret (10), " est vraisemblable " mais " pas confirmé ".
- Fait non moins capital, un démenti aux accusations de culpabilité de l'O.A.S. est apporté par le F.L.N. lui-même qui, à aucun moment, ne fera mention d'une quelconque implication de l'O.A.S. dans ces événements.
Lt-Col. Armand BENESIS de ROTROU - Le 15 novembre 2008

1. Jean Monneret, La phase finale de la guerre d' Algérie, op. cit., pages 240 à 246.
2. Georges Fleury, Histoire secrète de l'O.A.S., op. cit., page 912.
3. Jean Monneret, La phase finale de la guerre d'Algérie, op. cit., page 250.
4. Jean Monneret, La phase finale de la guerre d'Algérie, op. cit., pages 264 à 267.
5. GPRA : Gouvernement Provisoire de la République Algérienne.
6. A.T.O. : auxiliaire temporaire occasionnel - Un corps de police autochtone composé de plusieurs milliers d'A.T.O. est, conjointement avec la force locale, mis à la disposition de l'exécutif provisoire. Sur le plan logistique, cet organisme est soutenu par les services français qui l'équipent et l'approvisionnent en fonds, armes, matériel, munitions, carburants… Étant toutefois, dès sa formation, pris en main par les réseaux F.L.N. locaux qui en sélectionnent et désignent tous les membres, tout au long de sa brève existence, il échappera à l'autorité de l' exécutif provisoire.
Habilitée à intervenir dans les quartiers européens, cette " police " jouera, en liaison avec nos propres forces, un rôle actif dans la lutte contre l'O.A.S. et les partisans de l'Algérie française. Son action sera cependant entachée de nombreux actes relevant du terrorisme : enlèvements, assassinats, mitraillages en pleine rue de passants et de voitures, ouverture du feu sur les forces de l'ordre avec mort d'un officier, vols, pillages… Cette conduite lui vaudra, avant même la sécession, d'être désarmée par les autorités françaises.
7. T.6 (dit Texan) - Avion d'appui au sol armé de quatre mitrailleuses et de six roquettes.
8. Entretien avec l'auteur le 20 février 2005.
9. Mohand Hamoumou, Le Livre Blanc de l'armée française en Algérie, Paris, Contretemps, 2001, page 171.
10. Jean Monneret, La phase finale de la guerre d'Algérie, op. cit., page 273.

C'était le carnage aveugle et cruel, accompagné de scènes de pillages immondes. Chacun a tenté de gagner le port comme il à pu et chacun au risque de sa vie pour prendre d'assaut des cargos ou des paquebots battant pavillon tricolore. Même sur le court chemin de la délivrance, la mort fauchait des innocents. "
Le cargo Amalthée est arrivé avec cent vingt-sept passagers affolés, sans ressources, tremblant encore au souvenir des scènes d'horreur qu'ils avaient vécues.
Le paquebot Sidi-Ferruch est arrivé avec mille cent personnes parmi lesquelles des blessés, des femmes et des hommes portant des traces de coups et de tortures. Une femme a montré la cicatrice laissée a son bras par la " succion buccale " de son sang opérée à même la chair, après blessure faite dans un ignoble martyre. Pendant ce temps, son mari était froidement mis a mort.
Un brave homme, accompagné de sa fille, a raconté l'horrible adieu qu'il a dû faire a son foyer et a son épouse. Cette malheureuse a été abattue et il a fallu que le mari et l'enfant partent sans s'approcher du cadavre étendu sur le trottoir. Et, suprême raffinement de cruauté, la fille a été dépouillée de son sac et de ses effets au moment ou elle était autorisée a s'éloigner.
Des jeunes gens montraient les blessures qu'ils s'étaient faites en sautant des fenêtres pour échapper aux brutes sanguinaires, et ils confirmaient que, dans l'après-midi du jeudi, les détails concordant, on dénombrait cent vingt sept morts et quatre vingt quinze blessés européens.
C'est avec le cœur meurtri qu'on entend un officier parler en ces termes : Quand nos soldats le peuvent, ils donnent abri aux victimes pourchassées. Mais n'ayant pas l'ordre de tirer et de s'opposer par les armes aux attaques du F.L.N. ou de l'A.L.N., ils demeurent impuissants, accablés, la rage au cœur, même lorsqu'on leur crie : " Français, sauvez-nous ! "

(Dépêche Le Méridional.)

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Mis en ligne le 05 juillet 2011

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