On a qualifié les militaires qui se sont engagés dans cette aventure de " félons " et plus généralement de " soldats perdus ".

Le félon est un traître déloyal envers son seigneur. Il trahit donc la loi jurée à son chef. Il ya ici une inversion des rôles. Lorsque le chef modifie la légalité primitive et revient sur les assurances qu'il avait données, on peut se demander qui a la légitimité d'invoquer la félonie. Lorsque le seigneur, autoritairement et sans concertation préalable, trahit ses vassaux, renie sa promesse en prenant une route diamétralement opposée à celle qu'il avait fixée et dans laquelle il les avait engagés, il n'est plus autorisé à représenter le loyalisme. Ses subordonnés ne sont plus tenus à l'obéissance absolue d'un changement inique des règles du jeu.
Il à donc une trahison du maître envers ses serviteurs. Dès lors le contrat est rompu unilatéralement du fait du souverain et non l'inverse. Il aurait fallu bien clarifier auparavant les définitions des mots loyauté, insoumission et révolte. Loyauté n'est pas obéissance aveugle.

Qu'est-ce que le civisme, lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ?
N'y a-t-il pas des cas où le refus est un devoir sacré, où la " trahison " signifie le respect courageux du vrai ?
" Le Manifeste des 121 ", publié le 6 septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté.

Quant aux soldats, s'ils furent perdus ce fut pour la nation et par l'état. Leur autorité, leur expérience, leur courage, furent considérés comme quantité négligeable par un pouvoir qui s'en servit sans vergogne, pour s'imposer et pour faire appliquer sa politique au mépris du sang versé.
L'hémorragie des cadres et des éléments valeureux résultant de l'épuration qui s'ensuivit, donnera un coup sérieux à l'armée française déjà meurtie par la guerre d'Indochine et par l'humiliation de Suez. Elle mettra des années à s'en remettre.

Au total, les juridictions spéciales mises en place par de Gaulle ont prononcé contre des militaires trois condamnations à mort suivies d'exécutions, 170 condamnations à des peines criminelles et 324 condamnations à la prison pour " activités subversives ".
Par ailleurs, dans la seule année 1961, 1300 officiers démissionnèrent. En tout, de 1963 à 1967, 7172 officiers choisirent de quitter l'armée. On n'avait jamais vu cela !

Ci-dessous une analyse de Laurent Beccaria qui peut être une synthèse assez juste, de ce que pouvaient éprouver ces soldats emportés dans la tourmente. Du moins essayer de comprendre le dilemme moral auquel ils ont pu être confrontés. Certains de ses commentaires peuvent être discutables notamment sur leur " loyauté envers la République ", ils résument cependant assez bien leur état d'esprit et les cas de conscience qu'ils ont pu éprouver.

De 1946 à 1954, en deux, trois, voire quatre séjours en Indochine, les jeunes officiers de l'après-guerre perdent près d'un tiers des leurs. Entre 25 et 35 ans, ils ont achevé leur apprentissage : une guerre cruelle et sans merci, d'une grande violence, l'Asie, la guerre des populations, l'élan et le danger du communisme... Tel est le décor de leur jeunesse. En marge des colonels charismatiques (Bigeard, Massu, etc.) ou des commandants idéologues (Lacheroy, Gardes, Godard, Argoud), la génération des capitaines a traversé une épreuve décisive qui la marque au fer rouge.
En une décennie, ils se sont détachés de facto du reste de la nation. Que peuvent en effet se dire les cadres de la reconstruction, les jeunes militants catholiques épris de " contact au monde " ou les compagnons de routes du PCF " anticolonialiste ", et les officiers d'Indochine ? Le même âge, et déjà incompréhension et anathèmes. Lors de leurs permissions, les jeunes officiers se retrouvent entre eux, fuyant ce pays qui évolue sans eux. Certains en viennent à parler avec amertume de " séjour en France ", comme s'il s'agissait d'une obligation.

CAPITAINES EN ALGÉRIE

La France n'envoie donc pas en Algérie des hommes neufs et détachés. Lourds de drames personnels, amers et endurcis, ils font la guerre, à la base, sur le terrain, depuis quinze ans. Depuis leur entrée dans la Résistance, certains ont accumulé autant de combats que les soldats napoléoniens. A bien des égards, ils font figure de survivants. Par sédimentations successives, ils ont donc accumulé avant de rejoindre l'Algérie toutes les épreuves et les contradictions de la France depuis la défaite de juin 1940. En ce sens, le drame algérien, cette dernière grande passion française, est pour eux déjà faussé avant même d'avoir commencé. Et c'est là un divorce qui va peser terriblement lourd durant les six ans de la guerre d'Algérie, qui ne sera souvent qu'un décor pour régler les comptes du passé.
En Algérie, les capitaines croient trouver un aboutissement et une reconnaissance. Enfin une guerre en phase avec la métropole, puisque " l'Algérie, c'est la France ". Et puis, les accrochages avec le FLN semblent presque faciles après les batailles au corps du delta du Tonkin.
Mais très vite, la situation, qui semblait si simple en arrivant, leur apparaît dans toute sa complexité. Ils découvrent dans les massifs du pré-Sahara, loin des villes commerçantes et européennes de la côte, une Algérie misérable et clandestine. Cette injustice les révolte. D'abord, parce qu'ils pressentent le ferment qu'elle représente pour le mouvement nationaliste, à la lumière de leur expérience indochinoise.
Mais aussi, plus profondément, parce que les troupes d'élite et particulièrement la Légion étrangère cultivent un sentiment profondément égalitaire. Un officier comme Hélie de Saint Marc a commandé dans sa vie plus d'étrangers que de Français de souche : Vietnamiens, Hongrois, Espagnols, Allemands, et tant d'autres, venus se réfugier dans ces unités à la discipline très dure, comme une photographie en négatif des guerres européennes. Lourds de cette histoire déchirée, le premier réflexe des légionnaires et des parachutistes reste une sorte de communisme national (en version dogme, cela donne le colonel Argoud ; en version profession de foi, on trouve le commandant Faulques). Ce terreau idéologique produit des sentences qui font froid dans le dos, mais qu'on ne peut pas assimiler à la préservation des intérêts coloniaux ou au conservatisme traditionnel de militaires toujours à la recherche d'un " parti de l'ordre " : le maire de Bel-Abbès, berceau de la Légion étrangère, était communiste. Dans ce contexte, l'expédition de Suez apparaît en 1956 comme une nouvelle humiliation. Et le retrait des troupes franco-anglaises à la porte du Caire, qui les prive d'une victoire pratiquement acquise, agit comme le catalyseur de l'amertume accumulée depuis quinze ans. Les jeunes officiers font partie d'un ensemble appelé Force A : ils ne l'appellent plus entre eux que Farce O...
" Cela ferait quand même plaisir une fois au moins d'être vainqueurs ! " : ce sentiment habite chacun d'entre eux avec d'autant plus de force qu'ils sont conscients de leur valeur militaire, forgée au cours de combats réels et non de manœuvres d'entraînement. Beaucoup envient alors l'armée israélienne, qui apparaît comme l'armée de la nation.

TORTURE ET FRATERNISATION

Quelques mois plus tard, un pouvoir exsangue confie aux parachutistes la lutte contre le terrorisme à Alger, et c'est sans doute là que tout bascule pour une bonne partie de cette génération. La lutte " par tous les moyens " et l'emploi de la torture constituent la troisième déchirure, après juin 1940 et Dien Bien Phu. Il n'entre pas dans le cadre de cet article de faire le récit, qui n'a pourtant pas encore été conduit de manière satisfaisante, de ce bras de fer entre les parachutistes et le FLN, et du rôle du pouvoir politique de l'époque. Plus important est pour nous d'essayer de comprendre l'enchaînement qui conduit cette génération, qui a lutté contre le nazisme et dont les figures les plus marquantes ont traversé des épreuves terribles (la déportation pour Jeanpierre, Saint Marc et Morin, les camps vietminh pour Martin), à accepter de couvrir la torture, voire pour certains d'entre eux à la pratiquer.
Le recours à la torture - non pas systématique, mais courant - apparaît au départ comme le fruit d'une concurrence entre les différents régiments parachutistes en vue de l'obtention de renseignements. C'est le colonel Bigeard qui arrive un soir à une réunion de crise auprès du général Massu avec une moisson impressionnante de renseignements.
Dès lors, tout s'enchaîne et le 1er REP du colonel Jeanpierre spécialise une de ses compagnies dans les interrogatoires. Par-delà l'étincelle Bigeard, l'atmosphère à vif d'une ville livrée aux bombes et l'effacement terrible du pouvoir politique, la génération des capitaines porte cependant une responsabilité qu'elle ne peut nier aujourd'hui. Car la bataille d'Alger s'affirme comme le point de non-retour dans la dérive entamée en Indochine, dans une logique de " la fin et des moyens ". A un camarade de déportation qui vient le voir avec des albums de photos sur les horreurs nazis, le colonel Jeanpierre répond qu'il doit avant tout stopper le terrorisme, gagner la bataille d'Alger et qu'il a laissé à ses hommes la liberté de quitter le 1er REP. Malgré cette offre de leur chef de corps, aucun des capitaines ou des lieutenants ne se désolidarise du régiment. Tous ne sont pas d'accord - et parmi les plus prestigieux, les objections sont nombreuses - mais la solidarité de la Légion, cet instinct de corps qui a peu à peu supplanté la fidélité à toute autre valeur, reste le plus fort.
Les traces de la bataille d'Alger s'inscrivent profondément dans les esprits de cette génération. Au-delà du rejet violent du pouvoir politique et de ses lâchetés, un tabou est tombé. Attaqués, lâchés peu à peu par leurs supérieurs, il ne leur reste plus qu'à gagner la guerre, car seule une victoire pourra effacer cette tâche. Témoignant en1962 au procès d'un " soldat perdu " de l'OAS, le capitaine Estoup, qui était lieutenant au 1er REP durant la bataille d'Alger, fait cette déclaration capitale :

" Tous les mythes et toutes les illusions du jeune saint-cyrien s'effondrent devant cet inconnu dont il doit tirer des renseignements. Il est dans la peau d'un jeune vicaire à qui son curé doyen devenu fou ordonnerait de violer des paroissiennes parce que leur ferveur est douteuse ou chancelante ... Il se retrouvait dans un carcan éthique qui devenait " la fin justifie les moyens "...
Lorsque la fin est la seule justification des moyens, cette justification disparaît si la fin n'est pas atteinte. Alors deux attitudes sont possibles.
Ou bien on se refait une lâche vertu dans une garnison paisible ou dans un veston civil. Ou bien, lorsqu'on a du respect humain, on essaie d'aller jusqu'au bout pour retrouver cette fin qui justifie les moyens ... Si, dans les unités d'intervention, il s'est trouvé tant de " jusqu'au-boutistes ", c'est parce que ces hommes ne voulaient pas avoir méfait pour rien ... Heureux fedayins qui, sur ordre, avez égorgé parce qu'on vous disait que c'était indispensable à votre cause : vous avez gagné et vos crimes doivent vous sembler justifiés ! "
(1)
1. Cité dans L'Express du 9 août 1962.

Le 13 mai leur apparaît comme une étape vers cette victoire tant désirée et qui solderait quinze ans de guerres et d'épreuves. Sans être de fervents gaullistes - l'armée l'est généralement peu et les unités d'intervention encore moins -, les capitaines s'émeuvent des fraternisations du Forum. Devant les foules musulmanes sur ce Forum, là où l'armée avait dû intervenir pour éviter les ratonnades quelques semaines auparavant, devant ces foules encadrées par les militaires, mais à l'enthousiasme non feint, Hélie de Saint Marc se met à pleurer. Venant d'un homme peu enclin aux épanchements et durci par la vie, ces larmes disent l'émotion de toute une génération et son implication affective dans le conflit algérien. Mais l'Algérie se rapproche de ce que Jean Lacouture a appelé " le paradoxe absolu ", c'est-à-dire un accord politique qui prend le contre-pied du rapport des forces sur le terrain. Toutes les raisons en faveur d'une indépendance qui apparaît de plus en plus souhaitable en métropole, pèsent peu face à la perspective d'une nouvelle défaite - d'autant plus amère qu'il s'agit de la dernière et qu'elle ne résulte pas d'un effondrement armes à la main. Dès lors, les plus ultras rentrent en rébellion quasi ouverte. Pierre Sergent et Roger Degueldre s'engagent dans la révolte des barricades.
Ecœurés, Faulques et Martin quittent l'armée pour devenir mercenaires en Afrique. Et en avril 1961, Hélie de Saint Marc engage le 1er REP à la suite du général Challe.
De 1960 à 1963, l'écrasante majorité de cette génération quitte ainsi l'armée, soit par la violence (les barricades, le putsch, l'OAS), soit par démission. Une génération meurtrie, qui s'anéantit dans une révolte soutenue seulement par une très mince frange de la population métropolitaine. Pourtant, ces hommes n'étaient pas tous " Algérie française " : Saint Marc et Morin se prononçaient en faveur d'une indépendance-association.
Mais l'engrenage a été le plus fort. Cao Bang, Dien Bien Phu, les camps vietminh, Suez, la bataille d'Alger... Cette génération orpheline semble avant tout victime de quinze ans d'erreurs successives.
Comme il y a des individus marqués par la fatalité, certains groupes d'hommes peuvent aussi être poursuivis par un destin contraire, par une sorte de malchance. Cependant, ces hommes ne sont pas tous des enfants de chœur, et parmi leur défaut le plus lourd de conséquences est sans doute cette conviction instinctive que tout doit s'effacer devant le courage et la force et que l'héroïsme donne droit à un chèque politique en blanc.
Parallèlement, ils illustrent cette crise de l'absolutisme national (" bon ou mauvais, c'est mon pays ") qui avait pu apparaître comme un idéal dans l'armée après la victoire de 1914-1918, et qui se trouve progressivement battu en brèche à partir du début des années 1930. La mystique d'une communauté nationale supposée solidaire par-delà les antagonismes ne résiste pas à l'Occupation, à Vichy et à Londres, à la Guerre froide et enfin à la guerre d'Algérie. 13 mai, barricades, putsch d'Alger, OAS et réseau Jeanson : servir l'Etat quoi qu'il arrive ou suivre des valeurs jugées transcendantes ? " La communauté nationale n'existe plus ...
Aucune mystique nationale ne me persuadera d'avance que je suis en communauté avec M. Debré ou avec le général Massu, ni avec les agents de la répression et ceux qui s'emploient à la justifier
", écrivait Francis Jeanson (2).

2. Cité dans le numéro spécial de la revue Commentaire, " Raymond Aron, histoire et politique ", février 1985, p. 449.

A la même époque, Jacques Soustelle dénonce les journaux favorables à l'indépendance de l'Algérie comme les représentants de l'" anti-France ". Ce double glissement conduit à se réfugier sur des valeurs de groupe ou de clan, au sens large du mot, et la loyauté envers le régiment et les camarades de combat finit par l'emporter sur la loyauté envers la République.

SILENCE ET HISTOIRE

La France a décidé depuis trente ans de jeter un voile sur les deux guerres qu'elle a menées entre 1946 et 1962, ces guerres refoulées, honteuses, jamais assumées et désormais orphelines, un oubli qui ressemble à une fuite. Il y eut tout de même 47 000 soldats tués en Indochine (sans compter les supplétifs indochinois qui ont eu au minimum 50 000 morts, selon Jacques Dalloz) et 27 500 soldats tués en Algérie (sans compter les victimes musulmanes du FLN que Guy Pervillé estime entre 300 000 et 400 000). " II n'est pas exagéré, dit Gérard Vincent, de parler de silence d'une génération ... Qui se rappelle de la date du 16 octobre 1977 où fut transféré le soldat inconnu d'Afrique du Nord à la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette (Pas-de-Calais) ?
Qui connaît même l'existence de cette nécropole ? (3) " La France n'a jamais vraiment accepté la paternité des deux conflits de l'après-guerre, jetant un voile pudique sur leurs aspects honteux et le soupçon sur les vaincus. Etudier de manière sereine et universitaire le parcours de la génération des officiers de l'après-guerre aurait sans doute été impossible il y a encore dix ans. Or depuis 1962, ces hommes sont devenus des idoles pour les jeunes saint-cyriens. Saint Marc, Faulques, Morin prennent pour chaque promotion de Saint-Cyr l'aspect de héros, et avec d'autant plus de relief qu'ils ont été des réprouvés. Cette mythification paraît extrêmement dangereuse, puisqu'elle ignore le contexte en cause pour ne retenir que des enseignements simplistes et réducteurs. Parallèlement, les parachutistes ont pris dans la mémoire collective l'aspect de bêtes de guerre à la gégène facile - pour ne pas dire plus. L'historiographie (hormis le livre original et pertinent de Gilles Perrault dès 1962) reste très mince sur le sujet et a laissé se développer ces représentations irréelles. Le mouvement qui se dessine aujourd'hui pour une approche plus ouverte des guerres coloniales, avec des historiens qui n'ont pas été des acteurs de la déchirure algérienne, paraît alors bien venu. A condition, bien sûr, que nous prenions en compte la densité humaine et la complexité des choix qu'affronta cette génération des guerres orphelines.

3. Vincent (Gérard), " Guerres dites, guerres tues et l'énigme identitaire ", Histoire de la vie privée, Paris, Le Seuil, tome 5, 1987, p. 218.
Beccaria Laurent. Soldats perdus des guerres orphelines. In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°22, avril-juin 1989. pp. 107-110.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1989_num_22_1_2132

Diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris, Laurent Beccaria vient de publier une biographie Hélie de Saint Marc, ancien commandant par intérim du 1er REP, à la Librairie académique Perrin.

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Mis en ligne le 18 mars 2015

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